Les mots pour le dire

Les mots pour le dire qui font défaut au muet,

Les mots pour le lire, jamais appris à l’analphabète

Les mots pour chanter, interdits par la censure.

Les mots pour le crier, bâillonnés par le tissu, la peur, la chimie

Les mots pour le bercer, devenus inutiles quand l’enfant est parti

Les mots pour fleurir le cœur, tombés dans le caniveau

Les mots qui se bousculent pour sortir et qui finalement projetés en une cacophonie, ne veulent plus rien dire

 

Alors, il ne reste que la feuille blanche et la pointe du stylet dans la solitude du désert ou le silence de la nuit. Ils attendent les mots, comme l’écrin attend le joyau ou le berceau le poupon. Leur gestation n’en finit pas, l’accouchement est souvent difficile, l’avortement fréquent, les déchirements douloureux.

Tout à coup, ils surgissent au moment où on s’y attend le moins. Ils se placent exactement là où ils doivent être, formant une musique harmonieuse, charmant l’oreille puis le cœur.

Ils seront répétés inlassablement, à travers les générations, dans cet ordre immuable qui les a vu naître, à la virgule près. Ils traverseront les mers, seront traduits et compris par tout l’univers.

Ils consoleront des désespérés, calmeront des souffrances, réchaufferont des cœurs froids, soutiendront des exténués, simplement parce qu’ils seront gravés sur la feuille dans un ordre précis, en un nombre déterminé, tracés de la main d’un esprit tourmenté par des pensées qui ne voulaient pas restées nébuleuses mais voulaient devenir mots, devenir dicibles.

 

Feuille

Stylet

Silence

Solitude

Surgir

Place

Harmonieux

Charmer

Générations

Univers

Consoler

Calmer

Ordre

Main

Esprit

Pensée

Mots.

Voici les ingrédients.

 

Elle prit une feuille de papier dans le tiroir de la grosse commode ventrue du salon. S’installa devant la cheminée où un feu, qu’elle venait d’allumer, semblait un enfer tant la flamme avait d’ardeur. Elle se cala confortablement dans le fauteuil Voltaire qu’elle avait acquis quelques années en arrière lorsqu’elle courait les antiquaires et marchés aux puces, à la recherche de tout vieil objet ayant une âme. Ce fauteuil en avait une sans conteste. Elle s’y sentait bien dedans et comptait sur cette âme pour l’aider à mettre en mouvement le stylet qu’elle tenait machinalement dans la main.

A l’extérieur, les derniers moteurs s’étaient tus, en cette heure avancée de la nuit. Leur fréquence avait peu à peu décrue, jusqu’à ce qu’elle entendit le silence de la ville qui dort, pour quelques heures seulement, avant que le phénomène inverse  ne se produise.

C’est lorsqu’elle fût assurée de sa plus profonde solitude au milieu des humains qui l’entouraient qu’elle commença à regarder avec attention la feuille devant elle. Elle attendait que la première volée de mots surgisse, car elle savait que ce serait elle qui donnera l’impulsion à ce qui sourdait en son intérieur. De sa place, elle fixait souvent son regard sur un tableau, accroché à gauche de la cheminée, sans le voir vraiment. Les lignes harmonieuses de ses motifs s’inscrivaient sur sa rétine et contribueraient malgré elle à la genèse des premiers mots. Elle utilisait souvent ce procédé de se laisser charmer, envoûter par un objet environnant qui lui servait d’hypnotiseur. Parmi tous les objets et meubles anciens qui l’entouraient, il lui était également facile de laisser son esprit emporté des générations en arrière en essayant d’imaginer tous les quotidiens dont ils ont pu être témoins, les univers dans lesquels ils évoluaient. Ces incartades imaginaires procéderaient de l’émergence des mots.

Si ces derniers tardaient trop à venir, elle se consolait en se disant que l’antichambre de l’attente était plutôt confortable et apaisante et qu’il y avait plus mauvaise posture que la sienne. Par exemple celle du pauvre pigiste à l’affût du chien écrasé pour la feuille de chou locale. Cette pensée calmait son impatience qu’il ne fallait pas laisser croître au risque qu’elle devienne néfaste à la création.

Pour l’instant tout était dans l’ordre des choses : la feuille était toujours immaculée. Pourtant sa main devenait fébrile et prenait instinctivement la posture d’écriture, un certain bouillonnement commençait à agiter son esprit. Les prémices d’une délivrance à n’en pas douter.

Tout à coup, elle se leva et alla à la fenêtre sans savoir pourquoi. Elle avait besoin de ce mouvement du corps et du regard vide jeté sur les lumières de la ville en contrebas du 5ème étage où elle habitait pour que ses pensées 

deviennent mots, pour qu’une part de son intimité cérébrale devienne ce lacis de lignes noires.

1 commentaire - aucun rétrolien

Conte des petits mots

A lire mot à mot...

lire la suite

2 commentaires - aucun rétrolien

Atelier 5 - Consignes

Les mots en soi:

lire la suite

1 commentaire - aucun rétrolien