texte 9 de Brigitte

Enfin le voilà!
 

Texte Brigitte Tenet                                                                                                    Atelier Blog

 

Consigne 9

 

Décrire ce que l'on voit pour quelqu'un qui ne le voit pas.

 

 

Tout à l'heure il sortira de l'hôpital. Il ne savait pas s'il devait s'en réjouir, autant qu'on peut le faire dans sa situation, ou s'il devait se préparer à une révélation terrible sur l'avenir qui l'attendait, étant maintenant amputé du sens qui était devenu pour lui bien sûr, le sens primordial : la vue.

 

Depuis son accident, il avait dû lutter pour la vie puis pour la restauration de ce corps si abîmé. Il avait, dans ses pensées, envisagé la perte de cette capacité sensorielle sous tous les angles. Mais aujourd'hui, c'était l'épreuve décisive : être confronté aux choses et aux gestes quotidiens avec son handicap.

 

Jusqu'au seuil de l'hôpital, il n'aura pas d'inquiétude à avoir, le personnel de service le conduira au véhicule qui viendra le chercher (il est prévu que ce soit sa mère).

Il sera docile au bras du soignant, comme il l'a été tout au long de ce mois de claustration murale et sensorielle.

 

Une fois qu'il sera installé sur le siège du passager, que fera-t-il ? Où tournera t'il la tête puisqu'il ne pourra pas regarder le défilement de la ville puis du paysage champêtre qui le mènera à la maison ? Il ne verra plus jamais le panorama imprenable sur le fleuve, lorsque l'on quitte l'hôpital perché sur l'une des 7 collines de V.

 

Il se souvient du long serpent qui se déroule en contrebas et qui se prolonge sur 10 km au sud et autant au nord en direction de Lyon. Il se souvient de la couleur de l'eau selon le temps et la saison : bleu argenté les jours de grand soleil, vert-gris les jours de nuages et jaune presque marron les jours de pluies ou les suivants. Aujourd'hui c'est le 14 novembre, la vue sera encore plus ouverte, la végétation du bord de route étant bien dénudée en cette fin d'automne. Il restera au bout des branches quelques feuilles qui auront résisté plus que les autres au retrait de sève mais qui iront les rejoindre très vite.

 

Il pourra deviner à travers la vitre, du moins il l'espère, si le soleil brille ou s'il est caché par une strate de nuages. Dans la cas contraire il sera obligé de demander à sa mère quel temps il fait pour meubler aussi le silence du trajet qui risquerait d'être pesant, surtout pour elle qui se fait tant de soucis à son sujet.

 

Avec sa fierté surdimensionnée, il s'est déjà promis de ne faire appel aux autres qu'en cas d'extrême nécessité, y compris pour qu'on lui décrive ce qui l'entoure. Il croit en sa capacité de développer jusqu'à l'hypertrophie ses autres sens en compensation. Cet espoir lui donne un but et c'est tant mieux.

 

Par exemple il sentira la voiture prendre la pente prononcée et enfiler les nombreux tournants qui descendent de la colline et débouchent dans le quartier arabo-turc de la ville. Il devinera les vieux émigrés à la retraite toujours assis à la terrasse du café jouxtant le carrefour, en train de jouer aux cartes avec leurs bonnets de fourrure brune synthétique sur la tête et leur large moustache qui leur barre le visage. Si en cet endroit sa mère ralentit c'est parce qu'un camion arrivera en sens inverse. Dans cette rue deux véhicules peuvent à peine se croiser. Puis il y aura une série de feux rouges. S'ils sont tous verts il aura du mal à déterminer la fin de ce tronçon. Si pourtant car la voiture accélèrera soudain pour s'engager sur la voie expresse qui longera le fleuve.

 

Il devinera l'eau à quelques mètres seulement, son niveau étrangement plus haut que la route à cause de la digue du barrage tout proche. Viendra ensuite la montée tourmentée et réputée dangereuse en temps de pluie dans le sens de la descente. Il en connaît chaque virage par cœur : leur inclinaison, leur courbure, leur amplitude, le piège de l'avant-dernier dont l'inclinaison est inversée. Il saura exactement où sa mère sera parvenue. De même sur le plateau qui suit, avec ses ronds-points modernes, dits à l'anglaise, qui se succèdent sur la nationale pour faire ralentir les automobilistes.

 

Le prochain changement de direction sera pour prendre la petite route à droite qui rejoindra le petit village au milieu des champs déjà labourés ou juste semés ou gardant traces de la culture précédente en cette saison. Quelques corbeaux, pas beaucoup, juste 4 ou 5 voletant au-dessus du plateau.

Mais combien de temps encore pourra t'il voir avec sa mémoire qui s'essoufflera de ne plus être alimentée par de nouvelles récoltes d'images ?

Vos commentaires

1 Le Mardi 18 Decembre 2007 à 16:13 GMT+2, par claire

Je trouve la situation particulièrement bien trouvée et juste. Tu lie très bien le quotidien et le tragique dans ce texte.
Ce moment carrefour où le personnage se projete dans l'avenir s'appuie particulièrement bien sur l'imaginaire, sur ce qu'il voit en pensée, ce qu'il anticipe et ici ce qu'il craint. Les images -intérieures forcément- sont d'autant plus fortes qu'elles sont liées à la perte. Il y a un enjeu ici, ce qui donne de la force à ton texte.
Ton goût pour les longues phrases se prêtent bien aussi à cette description. Je pense que tu peux rendre la dernière phrase plus simple.
Et déjà tu mets des pistes sur les développements futurs, la reconquête de la réalité par les autres sens.
Tu restes évasive sur la cause, sur l'accident. Tu mentionnes beaucoup la route dans le texte et sa reconnaissance presque physique (par anticipation par le narrateur). Peut-être y aura-t-il quelque chose à travailler ici... As-tu imaginé de ton côté l'accident?
A suivre...

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Vous pouvez faire référence à votre publication en utilisant ce rétrolien

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 4 + 5 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens