Atelier 10 - Claire
Ora, 5 ans
Je dessine mes parents. C'est la maîtresse qui l'a demandé. Je n'aime pas dessiner mes parents. Ils ne sont pas comme les autres. Je prends le crayon orange et je fais Maman, ses cheveux, ses boucles. Elle est petite, ronde. Surtout, je lui fais un grand sourire. La banane comme dit Papa. Parce que, pour moi, Maman, c'est surtout ça : son sourire, ses câlins chauds, sa poitrine douce et son goût sucré. Elle est toujours là, je peux toujours me réfugier dans ces bras. Papa, ce n'est pas pareil, je monte sur ses genoux.
Je prends mon crayon marron et je fais mon papa tout chocolat, comme il est. Papa est noir. Oh, une idée, je vais laisser du blanc pour faire ses yeux, ses narines et puis sa bouche. Et puis du vert pour remplir ses yeux, du rose pour ses trous de nez et du rouge pour sa bouche á bisous. Hi, hi, hi ! Et les voila, tous les deux ! Maintenant ne reste plus qu'à tracer le fil qui les relie, avec le cœur au-dessus. C'est une de mes manies en dessin : dessiner les liens entre les bonhommes avec ce qui se passe entre eux, un cœur, un soleil ou un bonbon (ben oui, parfois, c'est un bonbon, c'est facile á dessiner, alors...)
Je me demande parfois pourquoi papa et maman s'aiment. Après tout, ce n'est pas normal d'avoir une maman rousse et un papa noir. Parfois, ça me gêne, je me dis que j'ai sûrement dû être adoptée. Ben oui, j'aurais bien voulu être comme Melinda : ses deux parents sont grands, beaux et surtout de la même couleur. D'ailleurs, tout le monde dans la classe a des parents identiques, sauf moi. Tout á l'heure, je sais déjà qu'on montrera nos dessins et que j'aurai un petit pincement au cœur quand ça sera le mien. Je n'ai pas envie que les autres le voient. Je ne sais pas pourquoi, ça m'embête, je préférerai qu'ils ne le sachent pas...Ca me serre un peu le cœur, il faudra que j'en parle á Maman, qu'elle m'explique pourquoi et qu'elle me dise: « Mon petit pain d'épice, ne t'en fais pas ! »
Ora, 20 ans
Je m'en fous, je me casse. Qu'ils aillent se faire foutre. Je n'en peux plus de cette ville, de ce pays. J'étouffe ici. Il n'est pas question que je supporte cela comme ma mère, avec sa vigilante douceur et son sourire passif. Elle encaisse, elle encaisse depuis toujours...Moi, je veux une vie meilleure, je ne veux plus supporter leurs regards torves, leur mépris, leurs coups bas, leurs qu'en dira-t-on et toute leur petitesse méchante...Peut-être qu'elle le peut, moi pas !
Au fond, elle est sûrement plus courageuse que moi. Peut-être, mais alors qu'elle me laisse partir ! Pourquoi elle me sort tout d'un coup qu'elle ne pense pas que « ce soit une très bonne idée, que je parte si loin, en Europe » ! C'est quoi cette scène ? J'ai tout arrangé avec Papa, mes billets, mon logement - chez un de ses amis jazzman, waouh ! Ça me fait déjà rêver !-, mon programme d'échange á la Sorbonne...Et là, subitement, elle me pose la question, droit dans les yeux : « Ora, es-tu vraiment sûre de vouloir partir ? » Je ne lui réponds rien, bien sûr ! Ben évidemment, je ne me démènerai pas depuis 6 mois si je n'avais pas un peu envie de partir ! Pire, elle continue ou plutôt elle ne dit rien. Un silence qui en dit long, comme on dit. De la pure manipulation agressive passive comme on l'étudie dans mes meetings politiques, oui. Elle me sort le grand jeu, si elle pense m'avoir comme ça ! Non, moi, je suis rouée. Je suis belle et forte. Et pas comme les autres -de toute façon, je n'ai pas le choix ! Alors, je lui réponds. Quelque chose de stupide, je m'en rends compte maintenant, mais parfois on ne parle ni avec sa tête ni avec son cœur, juste avec sa rage : « Moi, je veux autre chose, j'en ai marre de ce pays hypocrite et assassin ! Ca va, je n'ai pas eu besoin de leur satanée guerre pour me rendre compte de leur misère morale. Tant mieux, si toi tu peux ! Mais tu peux un peu m'expliquer pourquoi je suis la seule métisse á 50 miles á la ronde ! Toi, tu encaisses, tant mieux ! Moi, je suis jeune, je veux vivre, la vie c'est plus que ça ! Merde ! »
Mais trop tard...Mes yeux de ma mère s'embrument. Je comprends soudain combien je suis hors sujet. Qu'il n'est question ici ni de politique, de philosophie ou de changer le monde. Mais juste de la tristesse d'une mère face au départ de son enfant, qui sait que cela est nécessaire, juste et... définitif. Je vois même qu'elle est fière de moi, de ma décision. Et comme toujours, il y a cette lueur d'admiration et d'amour absolu dans ses yeux. Je m'en veux alors de mes relents de colères adolescentes. Et même si je suis trop grande pour ça, je m'enfouis dans ses bras. C'est bon, c'est chaud. Et comme autrefois pour me consoler, elle me dit : « Mon petit pain d'épice, ne t'en fais pas ! »
Ora, 40 ans
Elle a froid aux mains. Elle serre son mug chaud, histoire de les réchauffer. C'est ça, pas de fric, pas de chauffage...Dehors, le ciel est gris, tranquillement posé sur le cimetière du Père Lachaise. Oh, la, la, il y a des matins où c'est difficile d'émerger. Bientôt, son premier élève sonnera à la porte et commencera le premier cours de la journée. Qui vient aujourd'hui déjà ? L'étudiante zélée, le petit Samuel et le banquier...
Elle hume son café. Ca lui rappelle les petits matins de son enfance, nappés d'odeurs de café et d'after-shave lorsque son père était le premier levé dans la maison, suivi de près par sa mère...Prenaient alors place l'odeur alléchante des pancakes...
Dring, voila l'étudiante zélée, c'est parti !
« Mmmh, mmh, ça sent les Etat-Unis chez vous, je ne sais pas pourquoi...Ca doit être la cannelle ! »
Est-ce qu'on transporte avec soi la mallette des odeurs de son pays d'enfance ? Est-ce que ça vous colle á la peau, comme on dit ? L'enfance, elle est loin, les States aussi. Ici, elle est peut-être seule, elle est peut-être isolée mais elle est libre.
Elle l'énerve un peu cette étudiante ambitieuse, avec son enthousiasme et son envie de dévorer le monde. A chaque cours, elle a comme l'impression qu'elle lui livre bataille. Elle veut parler anglais mais refuse qu'on lui apprenne ! Heureusement qu'après c'est le petit Samuel avec sa mère. Avec lui, c'est du gâteau, on reprend tout de zéro et elle peut lui transmettre sa langue maternelle...
Pourquoi dans l'exil, on reste tant attaché à sa patrie ? C'est drôle ça, le français relie plus le pays natal au père qu'à la mère. C'est l'inverse en anglais. Tout ce qu'on peut découvrir dans une langue étrangère, d'autres pensées, d'autres visions du monde, un autre moi...Le petit lui explique le dessin qu'il vient de faire dans un parfait anglais, sous le regard admirative de sa mère, assise derrière sur le canapé. Elle l'écoute, c'est du miel ces petits mots d'enfants légèrement teintés d'accent français.
C'est sûr, c'est un cours bien plus poétique que celui avec le banquier où il n'est plus question que d'efficacité, de rendement et de spéculation ! Ca le violente toujours un peu. Heureusement, il a de belles mains. Et puis, ça la fait toujours marrer son regard sur elle...Mélange d'admiration (elle possède une langue qu'il ne maîtrise pas), d'ironie et de vague sentiment amoureux...Ironie, parce qu'un tel homme semble difficilement concevoir une vie si dépouillée et bohême qu'est la sienne. Visiblement, ça l'intrigue qu'elle donne toujours des cours particuliers á son age et que cela soit là son seul revenu.... Amoureux aussi, parce que c'est un homme et qu'elle n'a jamais laissé les hommes indifférents- malheureusement, d'ailleurs...
Elle ferme la porte derrière le petit et sa mère qui viennent de partir, légers, heureux :
« You know, Mum, I really love spending time with Ora!" entend-elle au loin.
Ca la réconforte. Allez, pas d'amertume aujourd'hui ! Il faut qu'elle appelle Jack et Mimi tout á l'heure pour se faire un ciné. Allez, on se reprend, mon petit pain d'épice, ne t'en fais pas !
Par e-atelierecriture, Jeudi 6 Decembre 2007 à 19:23 GMT+2 dans atelier 10 (article, RSS)





