Atelier 8 - Brigitte
La télévision reprend le dessus. Pourquoi Michael a toujours besoin de son somme devant le poste avant de venir se mettre au lit et me réveiller? Il va arriver, allumer la lampe, je vais devoir me cacher les yeux avec le drap pour ne pas être aveuglée et je vais étouffer de chaleur, le temps qu'il éteigne s'il ne décide pas de lire avant de s'endormir.
La même musique se fait entendre brièvement, un homme parle fort, avec violence même. C'est fou comme les dialogues de films de fiction sont souvent violents, criards. A croire que les gens s'engueulent sans cesse et que ce type de relations est le plus digne d'intérêt. Je me dis que finalement c'est vrai. Dans la vie intime on se parle souvent sur un ton désabusé, agressif même, pour se dire des choses banales. On ne se parle pas comme on le ferait avec un étranger. Tiens ! Il faudra que j'y prête attention désormais.
Je repense à Hermine qui n'est pas encore rentrée, il est 22 h. Si elle ne rentre pas dans la demi-heure qui suit, l'inquiétude va prendre le pas et le sommeil ne viendra plus. Je me tourne dans le lit et enfouis la tête dans les oreillers pour ne plus entendre le programme. Il faut que je m'endorme tout de suite afin de me déconnecter de la réalité au plus vite. Je crois qu'il est trop tard, les mauvaises pensées commencent à affluer. Et si en rentrant à pied Hermine a rencontré quelqu'un de mal intentionné, et si elle a été poussée dans une voiture qui roule maintenant dans un coin isolé en bord de mer?
J'entends le bruit d'un moteur qui ralentit, je desserre l'étreinte du coussin sur mon oreille. Je guette le bruit de la poignée de la porte d'entrée que je dois entendre avec la fenêtre ouverte. Non ! Rien ! J'appréhende la fausse alerte. Il n'y a rien de pire, je vais replonger dans l'angoisse. Il me semble que le moteur tourne au ralenti. Elle discute peut-être avant de descendre de la voiture ? Qui l'a ramenée ? Est-ce Adrien dont elle me parle souvent ? Puisqu'il s'agit d'un camarade classe Michael ne s'inquiète pas de cette relation. Mais si c'était ce vaurien d'Oscar qu'elle aurait revu à notre insu ? Que deviendrait-elle avec un type de ce genre ? Il n'a rien dans les tripes. Je sais que l'amour ne se commande pas, mais il y a des limites. Je crois que le moteur redémarre, une porte claque, je retiens mon souffle. Oui ! J'entends la porte d'entrée, ouf ! Je vais pouvoir me livrer à Morphée. La terre entière peut trembler maintenant, cela m'indiffère.
Quand je pense à mes terreurs nocturnes enfantines sans raisons. Tous les soirs j'avais peur qu'un tremblement de terre nous engloutisse pendant la nuit ou bien qu'un incendie détruise la maison et ses habitants. Dans ces moments-là je voyais même les flammes à travers la fenêtre de la cage d'escalier sur laquelle donnait la porte de ma chambre restée ouverte. Combien de fois je dus aller finir ma nuit dans le lit de mes parents après des explications rassurantes sur l'improbabilité de tels évènements. Mon Dieu que de peurs inutiles à un si jeune âge ! Est-ce qu'Hermine a connu de telles frayeurs ? L'avons-nous suffisamment rassurée ? Michael s'est toujours senti coupable de l'avoir laissée à ses grands-parents maternels à la fin de nos vacances afin de prolonger notre (?) séjour en France. Elle avait 4 ans. Par manque de courage nous ne lui avions pas dit au revoir en prenant la route à l'aube.
Au lieu de me détendre dans mon lit, l'apparition de ce souvenir me rend mal à l'aise. J'essaie de ne plus penser à rien. Je vois Hermine bébé rondouillard, toute de rose vêtue, souriante et câline. Je dois lui trouver à manger car nous sommes en balade : une banane et un yaourt feront l'affaire avec un peu d'eau et un biscuit. Mais où est mon sac pour y prendre l'argent ? Je l'avais auprès de moi tout à l'heure ? Il y a trop de choses sur lesquelles je dois veiller : le bébé, son matériel indispensable, mon sac, mon argent. Je croyais que tout était dans la voiture. Mais non ! Je suis à pied, je porte Hermine dans les bras, son panier. J'ai dû faire tomber mon sac. Michael va encore être mécontent. Il trouve que je ne fais pas assez attention à mes affaires. Bien sûr c'est facile pour lui, il ne s'occupe pas de tous ces détails. Là encore il dit que je passe ma vie dans les détails. Il faut bien que quelqu'un prenne en charge l'intendance. Même dans l'armée il existe une fonction qui s'appelle « chargé des détails ». L'important c'est que je trouve un yaourt, une banane et un biscuit à Hermine. Comment je vais faire si je ne retrouve pas mon porte-monnaie.
Tout à coup une lumière m'éblouit, je dois me protéger avec le drap, c'est Michael qui vient se coucher.
Par e-atelierecriture, Lundi 1 Octobre 2007 à 09:46 GMT+2 dans Atelier 8 (article, RSS)
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