atelier 8 - Claire

Bon, je ne suis pas très sûre d'avoir réussi à suivre la consigne...J'ai l'impression que mon texte emprunte davantage à la consigne précédente -celle de l'énumération- et joue plus sur la construction de la pensée, sa logique que l'association d'idées...Peut-être suis-je à contre-temps avec les consignes!
Petit matin, Paul sort sur le balcon, en face : la montagne majestueuse et endormie. Il respire un grand coup et se prépare à une plongée panoramique 360 ° ...Trop tard, mauvaise idée, il vient de regarder en bas et voir ce qu'il ne fallait pas : par terre, entre les transats et devant la piscine, un corps nu, étendu, écrasé sûrement, un cadavre sans peignoir. Et là, Paul se dit : merde, pourquoi ce genre de chose n'arrive qu'à moi ? Il retourne dans la chambre. Louise, est-elle toujours bien là ? Oui, vite lui dire de ne pas sortir sur le balcon, c'est interdit...Mais la compagne de ses nuits n'entend rien, elle dort comme elle respire et c'est tant mieux. Car à quoi bon l'informer ? Réflexe idiot... Pour se donner le privilège du morbide ? Ou pour montrer ce qu'on voudrait dissimuler ? Paul a vu, c'est trop tard, et il se protège comme il peut.

Il y retourne alors, le cadavre vient d'être découvert et le personnel « s'affaire » autour d'elle...et fait les gestes de circonstance. C'est une femme, bien sûr. Bizarre, il pensait que les femmes étaient plus enclines à s'administrer la mort doucement. Aux hommes, la défenestration et les armes à feu, aux femmes les cocktails médocs et alcool...Quoique, c'est stupide, ces préjugés, encore une distinction arbitraire et sexiste : aux hommes l'action et la témérité ; aux femmes la passivité et l'indolence. Oui, c'est idiot, alors il lui faut bien penser à cela. Et à énumérer les suicidés qu'il a connus pour vérifier la validité de cette hypothèse. Colonne de droite, les hommes, colonne de gauche, les femmes. Objet : établir le degré de violence de la mort qu'on se donne selon l'appartenance de son sexe.

C'est parti : Deleuze, défénestration (cela l'avait choqué à l'époque, mais finalement quoi de plus cohérent pour un philosophe de se donner la mort ?), sa tante Agnès, jetée sous un train (c'est pas violent, ça ?), Marilyn Monroe (suicidée de médocs ?), le père de Joséphine, pendu...Bien sûr, Paul ne prend que des suicides réussis, c'est entendu. Finalement, il se dit que toute mort qu'on s'administre est violente, qu'on soit homme ou femme, qu'on mélange des substances illicites ou qu'on ouvre la fenêtre, rien n'y change ...Il se souvient alors de cette photo de William Klein, de cet homme (lui-même ?) dressé comme une proue, sautant du premier étage d'un pavillon de banlieue...Instant suspendu, encore magique, qui contredit la réalité existante et à venir...Défi à la pesanteur...

Pourquoi déjà toute cette énumération morbide ? Une nouvelle manière de se réveiller : compter ses morts comme on compte les moutons pour s'endormir le soir ? Ne faudrait-il pas mieux compter mes conquêtes, se dit Paul. Oh, oui, ça serait bien mieux ça ! Les femmes qu'il a aimées, qu'il a désirées, qu'il a eues... Mais rien ne vient, ou plutôt aucune, si ce n'est des femmes en robe de tango rouges échappées d'un spectacle de Pina Baush sautant malencontreusement d'une fenêtre...Décidemment, il faut qu'il s'arrête avec le recensement ...Le diable réside dans la multiple, Dom Juan et la multiplication des conquêtes...Oui, mais réciter ses prières, se ressasser, n'est-ce pas aussi un moyen de se rassurer, de rétablir l'équilibre du monde disparu ?

Soudainement, il a faim, très faim. Envie d'une tortilla chaude, doucereuses et salée, accompagnée d'un mousseux café con leche et de pain frotté à l'ail et arrosé de l'huile d'olive suave du pays...Oui, que la nature reprenne ses droits. S'il réveillait Louise ?

Il gardera ses morts pour lui, et le secret du petit matin. Il se réjouit d'être à l'étranger, Louise ne sera pas en mesure de comprendre l'agitation et les rumeurs de l'hôtel... sur la femme désespérée qui s'est jetée cette nuit du 13ème étage. Un chagrin d'amour, parait-il...Non, elle ne saura rien. Elle goûtera dans son assiette sa tortilla, « juste un bout », dira-t-elle. Elle picorera, sa belle. Préférant prendre dans son plat que commander pour elle. Petite poussin rêveuse...Et cela lui plaît. Mais Paul s'égare encore...Non, elle comprendra peut-être dans le désordre de l'hôtel, elle devinera en plongeant son regard dans ses yeux à la coque et elle verra ce que Paul a vu... et qu'il a peur des femmes qui se lancent dans le vide...Elle le prendra alors doucement dans ses bras et ils gagneront leurs propres hauteurs dans le lit là-haut, en faisant ce que tout homme et femme doivent faire pour défier ensemble la pesanteur...

Vos commentaires

1 Le Vendredi 10 Aout 2007 à 12:57 GMT+2, par Sophie

J'aime beaucoup ce texte qui selon moi répond tout à fait à la consigne. On voit bien le cheminement de pensée de ce garçcon attendrissant. Plutôt morbides, elles prennent progressivement une tournure humouristique, probablement par auto-défense, avant de disparaître pour laisser place à celles des doux plaisirs des matins de vacances.

2 Le Dimanche 30 Septembre 2007 à 15:26 GMT+2, par brigitte

Claire,
Voilà, je crois que l'été est parti et que les écolières sont de retour. Ca a été long mais nous voilà, je suis contente.
Ton texte est plutôt bien engagé. La consigne comme je l'ai toujours dit on s'en fout un peu. Mais contrairement à ce que tu dis tu n'es pas à côté. Il est difficile de ne partir que dans le cheminement des idées pures, l'action ou le récit vient toujours s'en mêler. C'est ce que j'ai fait moi aussi. Paul va et vient entre la chambre et le balcon, il regarde Louise. Dans mon texte je me tourne et me retourne dans mon lit mais l'essentiel dans ton cas comme dans le mien est bien ce qui se passe dans la tête. Tu as des associations d'idées, des souvenirs etc...
Ton style va bien avec le caractère de ton personnage, ils sont parfaitement en accord. Réflexion bien enlevée, lucidité, réaction positive malgré la morbidité de la situation, contraste entre le début du texte et sa fin (triomphe de la vie, de la nourriture sur le mort). Je trouve ton expression "le diable réside dans l(a)e multiple" un peu alambiquée et pas trop explicite. Mais peut-être n'y mets-je pas assez de bonne volonté.
On verrait bien le début d'un roman : intime avec le récit des amours de Paul ou de l'amour de Paul et Louise ou bien policier avec la tentative d'élucider ce suicide qui finalement n'en était pas un ou qui en était un mais guidé par une force obscure...Bref tu as des ouvertures en continuant avec ce ton primesautier.
Brigitte

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