atelier 8 - Claire
Il y retourne alors, le cadavre vient d'être découvert et le personnel « s'affaire » autour d'elle...et fait les gestes de circonstance. C'est une femme, bien sûr. Bizarre, il pensait que les femmes étaient plus enclines à s'administrer la mort doucement. Aux hommes, la défenestration et les armes à feu, aux femmes les cocktails médocs et alcool...Quoique, c'est stupide, ces préjugés, encore une distinction arbitraire et sexiste : aux hommes l'action et la témérité ; aux femmes la passivité et l'indolence. Oui, c'est idiot, alors il lui faut bien penser à cela. Et à énumérer les suicidés qu'il a connus pour vérifier la validité de cette hypothèse. Colonne de droite, les hommes, colonne de gauche, les femmes. Objet : établir le degré de violence de la mort qu'on se donne selon l'appartenance de son sexe.
C'est parti : Deleuze, défénestration (cela l'avait choqué à l'époque, mais finalement quoi de plus cohérent pour un philosophe de se donner la mort ?), sa tante Agnès, jetée sous un train (c'est pas violent, ça ?), Marilyn Monroe (suicidée de médocs ?), le père de Joséphine, pendu...Bien sûr, Paul ne prend que des suicides réussis, c'est entendu. Finalement, il se dit que toute mort qu'on s'administre est violente, qu'on soit homme ou femme, qu'on mélange des substances illicites ou qu'on ouvre la fenêtre, rien n'y change ...Il se souvient alors de cette photo de William Klein, de cet homme (lui-même ?) dressé comme une proue, sautant du premier étage d'un pavillon de banlieue...Instant suspendu, encore magique, qui contredit la réalité existante et à venir...Défi à la pesanteur...
Pourquoi déjà toute cette énumération morbide ? Une nouvelle manière de se réveiller : compter ses morts comme on compte les moutons pour s'endormir le soir ? Ne faudrait-il pas mieux compter mes conquêtes, se dit Paul. Oh, oui, ça serait bien mieux ça ! Les femmes qu'il a aimées, qu'il a désirées, qu'il a eues... Mais rien ne vient, ou plutôt aucune, si ce n'est des femmes en robe de tango rouges échappées d'un spectacle de Pina Baush sautant malencontreusement d'une fenêtre...Décidemment, il faut qu'il s'arrête avec le recensement ...Le diable réside dans la multiple, Dom Juan et la multiplication des conquêtes...Oui, mais réciter ses prières, se ressasser, n'est-ce pas aussi un moyen de se rassurer, de rétablir l'équilibre du monde disparu ?
Soudainement, il a faim, très faim. Envie d'une tortilla chaude, doucereuses et salée, accompagnée d'un mousseux café con leche et de pain frotté à l'ail et arrosé de l'huile d'olive suave du pays...Oui, que la nature reprenne ses droits. S'il réveillait Louise ?
Il gardera ses morts pour lui, et le secret du petit matin. Il se réjouit d'être à l'étranger, Louise ne sera pas en mesure de comprendre l'agitation et les rumeurs de l'hôtel... sur la femme désespérée qui s'est jetée cette nuit du 13ème étage. Un chagrin d'amour, parait-il...Non, elle ne saura rien. Elle goûtera dans son assiette sa tortilla, « juste un bout », dira-t-elle. Elle picorera, sa belle. Préférant prendre dans son plat que commander pour elle. Petite poussin rêveuse...Et cela lui plaît. Mais Paul s'égare encore...Non, elle comprendra peut-être dans le désordre de l'hôtel, elle devinera en plongeant son regard dans ses yeux à la coque et elle verra ce que Paul a vu... et qu'il a peur des femmes qui se lancent dans le vide...Elle le prendra alors doucement dans ses bras et ils gagneront leurs propres hauteurs dans le lit là-haut, en faisant ce que tout homme et femme doivent faire pour défier ensemble la pesanteur...
Par Claire, Dimanche 1 Juillet 2007 à 19:42 GMT+2 dans Atelier 8 (article, RSS)





