Atelier 6 - Sophie
Le jeu préféré d'Anatole consistait à s'agenouiller le plus prés de la rivière, et de plonger dans l'eau fraiche son index jusqu'à la première fallange, afin de faire bifurquer le courant à sa guise. Ensuite, il plongeait l'intégralité de sa main puis de son bras dans l'eau qui soudainement lui semblait plus froide, jusqu'à ce qu'il mouille le rebord de sa chemise retroussée. Alors, d'un mouvement vif et circulaire, il remuait son membre de toutes ses forces afin d'assombrir l'eau claire par la remontée de la vase qu'il avait provoquée.
Le dimanche était le seul jour où l'on pouvait finir ses rêves, et rien que pour ça, on avait hâte d'aller se coucher après le dîner copieux du samedi soir. Déjà, ils avaient le temps de se dérouler, d'être une véritable histoire avec un début et une fin alors que les autres jours, c'était plutôt des fragments d'épisodres éternellement inachevés. Ensuite, même si l'on se réveillait un peu trop vite et que le rêve n'avait pas eu le temps de se terminer, on avait l'immense plaisir de pouvoir se dire « ah, c'est dimanche aujourd'hui: on peut se rendormir », puis fermer ses yeux doucement et replonger profondément dans son sommeil afin de repêcher le rêve, le reprendre là où il s'était interrompu, et même d'en décider le cours. Si cela fonctionnait, c'était comme si le rêve devenait réalité pendant le court moment de cette escapade de l'esprit et lors du réveil en fin de matinée, le dimanche prenait un goût presque surnaturel.
Elle avait des mains épaisses et dures, des mains qui avaient travaillé toute une vie et portaient en elle l'histoire de cette femme. Ces mains avaient cuisiné des plats frais, préparés chaque jours pour les gens qu'elle chérissait, lavé le linge pour toute sa famille avec du savon noir, frotté souvent, pour qu'ils soient toujours les plus propres. Ces mains avaient planté des fleurs et des légumes dans un jardin oblong, et même les arbres d'un verger tout entier, afin de se régaler en voyant ses enfants grimper de branche en branche pour en cueillir les fruits et les croquer à pleines dents. Elles avaient porté tant de fois les comissions depuis le marché, dans les deux mêmes cabas à bandes multicolores usés par le temps, puis méticuleusement diposé chaque élément à sa place dans la cuisine. Mais surtout, ces mains avaient caréssé des cheveux, des visages, ou des corps, pris et réchauffé d'autre mains contre elles, et dans toute leur dureté et leur rugosité, portaient en elles une immensité d'amour et de tendresse qui faisaient d'elles, les plus belles mains du monde.
Par e-atelierecriture, Lundi 30 Avril 2007 à 22:17 GMT+2 dans Atelier 6 (article, RSS)





