Les conférences de l'âme
Lui arrive, très grand, entre deux âges, habillé comme un parisien du 6ème arrondissement, une vague odeur de tabac l’entoure. Il semble confiant, débonnaire, curieux. Il se pose sur le fauteuil velours et retire ses lunettes.
Elle, c’est son parfum vanillé et doux qu’on sent avant même qu’elle n’arrive, puis ses cheveux très noirs, son rouge à lèvres très rouge, son haut jaune lumineux et ses fines jambes. En résumé, une entrée très réussie qui aurait quasi l’effet de mettre à la renverse notre psy…Le voilà obligé de se reprendre au plus vite, et donc d’initier la discussion…
Le temps qu’elle s’installe en face de lui, dans un fauteuil identique, les jeux sont faits, les dés lancés. Il commence :
- Bien, je vous écoute…
(Il utilise son ton professionnel de confiance, invitant à la confidence)
- Ah, je vois, c’est à moi de commencer ! De briser la glace ! Vous n’êtes pas du genre à vous mouiller, on dirait…
(Emportée, pleine d’assurance)
- Mouiller ? vous avez dit mouiller ?
(Toujours sur le même ton professionnel, jouant l’insensibilité et essayant de la remettre sur son terrain)
- Oh, non, ne commencez pas !
(Cabotine, elle joue la déception amusée)
- Quoi ?
(Le même ton, faussement innocent)
- Non, vous savez ce que je veux dire. Je vous rappelle la consigne. On laisse au vestiaire nos outils de travail : moi mon mare de café et vous Freud !
(Elle dit tout ceci avec gentillesse, comme une élève studieuse qui aimerait bien faire ses devoirs comme le maître l’a demandé et quelque peu gênée par la collaboration de ce camarade de classe turbulent…)
- Je suis désolé, je dois être quelque peu déformé par ma pratique professionnelle (il lui sourit, charmeur) Je vous assure, cette question m’a échappé…
(Ses yeux se mouillent effectivement, il semble lui demander pardon comme un petit enfant…)
- Mouiller, mouillé… ?! ah, ah, je vois, vous croyez que je vous traitais de poule mouillée ! ah, ah, le parano, je n’y crois pas !
(Est-ce les larmes des crocodiles de son partenaires qui lui rappelle l’accrochage du début ? toujours est-il qu’elle se refuse à cet appel à la pitié et éclate d’un grand rire sur la mauvaise foi de son interlocuteur)
- Eh, ce sont mes termes ! ne commencez pas à jargoniser, s’il vous plaît !
(Quelque peu déstabilisé, il recourt de nouveau à une riposte enfantine)
- Non, mais je comprends que vous soyez gêné de parler en votre nom. Vous n’en avez pas l’habitude : vous, vos clients parlent et vous vous taisez ; moi, c’est l’inverse ! Je parle, je vois, je fais rêver, je donne de l’espoir…Voilà ! (elle dit tout ceci avec légèreté et intelligence, comme si elle était prête à le rencontrer, lui vraiment)
- Oh, vous savez, il n’y a rien à dire de moi ; parlons plutôt de vous ! Car, au bout du compte, vous parlez beaucoup, peut-être, mais des autres, pas de vous…
(Soulagé, au fur et à mesure qu’il parle, il parvient à trouver une nouvelle issue de secours)
- Tatatata, mon petit, ce n’est pas vous qui allez l’emporter comme ça… (elle refuse son jeu) Je vois que ça vous amuse de faire l’éponge. Et moi, si ça m’amusait de vous presser !
(Dominante et ferme)
Un temps
- Ces mots sont intéressants ; on dirait que vous aimez filer les métaphores ?
(Il a repris son calme et emploie un ton tendre)
- Et vous, vous aimez vous défiler !
(Refus du mielleux ; elle riposte, vive, joueuse)
- Bon, reprenons le fil, où en étions-nous ?
(Il fait de même)
- A votre refus de participer…
(Toujours du tac au tac)
- Remarquez tout de même que je n’ai rien enlevé à votre crédit, ni remis en cause votre légitimité…Ce qui est déjà un grand pas !
(Provocateur)
- Ben, il ne manquerait plus que ça. Mais il ne manque pas de toupet celui-là !
(Légèrement agacée, cette phrase lui échappe)
- Voyez, c’est ça aussi ce que je fais : provoquer ! Je me dévoile un peu, je ne suis pas si résistant.
(Il en profite, puis change de registre et réemploie son ton de confidence)
Elle: - Oui, vous commencez à me plaire… (sincère) Au fond, vous êtes sûrement un brave type. (à son tour provocante)
- En fait, je vous envie. (Rupture total de ton, il semble véritablement se confier et faire tomber le masque) Moi, voyez-vous, je suis un peu pâlot. Vous, vous avez tout votre folklore, votre déco, votre rouge à lèvres si rouge (il regarde ses lèvres), votre odeur de café (il regarde ses jambes), l’élégance du kitsch (il regarde ses yeux), le mauvais goût aussi… (il finit par une pointe d’agressivité, comme pour dissimuler la vérité qui venait de s’échapper, et l’aveu de l’effet qu’elle lui faisait…)
- Oh, la, la, quelle fontaine ! quand vous commencez à parler, on ne vous arrête plus, vous. Mais, personne ne vous interdit de mettre des chemises à pois verts si ça vous chante. Je croyais que vous n’étiez pas si important, que tout se jouait dans la trame des mots ?
(Joueuse et dominante, elle n’a guère apprécié cette description « folklorique » d’elle-même. Vexée, elle n’a pas relevé son émotion et l’aveu de son attirance)
- Oui, mais tout est théâtre !
(Déstabilisé, il fait des mots)
- Si ça continue comme ça, il va bientôt enfiler des bas résilles, du mascara et des talons aiguilles !
(Cinglante, comme en aparté)
Lui: - Ah, ah, vous fantasmez sur moi maintenant !
(Ce qui a pour effet de le réanimer. Son esprit redémarre)
- Vous, vous êtes bien un homme, vous ne pensez qu’à ça !
(Sincère, surprise, avouerait-elle une relation difficile avec le sexe opposé ?)
- Quoi, qu’à ça ?
(Il s’amuse)
- Ah, vous savez bien notre fond de business : le sexe !
(Elle se reprend)
- Le sexe ou l’amour ?
(Il continue dans le jeu)
- Oh, pour moi, c’est du pareil au même et vous voulez que je vous fasse une confidence ?
(Elle reprend effectivement du poil de la bête…)
- Oh oui, moi, vous savez les confidences, j’adore ça !
Rires partagés.
Silence
(Lui, sur le ton de la confidence)
– en fait, ce que nous cherchons tous, c’est d’être aimé. Et nous, encore plus que les autres…
– Oui, c’est l’une de mes grandes phrases : « vous faire plaisir me fait plaisir » ! vous voulez que je vous avoue tout ?
(Peu à peu, ils s’acheminent sur un terrain de conciliation. Elle se détend.)
- Oh oui !
Echange de clin d’œil.
Elle : - en fait, je vis totalement par procuration. Quand je lis la tasse, je goûte les mots, je vois et je me régale autant que si cela allait m’arriver à moi…
Lui : -et maintenant ?
Elle : -maintenant, quoi ?
Lui : -et si on allait prendre un café ?
Elle : - D’accord, je vous suis.
Et à suivre…
Par Claire, Mardi 30 Janvier 2007 à 13:50 GMT+2 dans Atelier 4 (article, RSS)





