Atelier 3 - Sophie
Dans la vie de Martin, tout tournait autour de l’interdiction. Il s’était à peine habitué à vivre avec certaines contraintes qu’il devait déjà s’adapter aux nouvelles qui venaient s’ajouter avec le temps. Il ne savait pas si tout cela allait prendre fin un jour, et si oui quand. Alors il s’était créé un monde imaginaire depuis tout petit afin de s’échapper et vivre des aventures qu’il ne pourrait jamais vivre dans la réalité de sa vie quotidienne.
Il était prisonnier dans un monde où il pouvait entendre au loin les autres
jouer et crier de temps à autre, mais ne savait pas qui ils étaient et ce qui
les faisait tant rire. Les murs de la forteresse au sein de laquelle il vivait
ne lui permettaient de voir aucun élément extérieur, mis à part le ciel. Alors
il s’allongeait dans l’herbe, et regardait pendant des heures le déplacement
des nuages et leur métamorphose, le vol des oiseaux, seuls ou en groupe.
Ce qu’il préférait c’était au printemps lorsque les oiseaux batifolaient
deux à deux dans le cadre de leur amours naissants, et les migrations
automnales, laissant derrière elles un sentiment d’éternité bien qu’éphémère .
Pour rien au monde il ne raterait ces dernières et pouvait rester des heures à
surveiller le ciel afin d’assister à cet instant magique. Il rêvait alors qu’il
serait l’un d’entre eux, et qu’il aurait la chance de se faire picorer d’amour,
et emmené loin, très loin avec des amis qui lui ressembleraient et où il aurait
les mêmes droits que tous les autres.
Il lui était en effet interdit de sortir de la demeure de ses parents: le
monde extérieur étant vil et plein de microbes, qu’il ne fallait pour rien au
monde risquer de ramener dans ce lieu béni et stérile de la maison familiale.
Il était interdit aussi d’aller au jardin d’enfants, à l’école. Ces endroits
n’étaient pas nécessaires puisqu’il avait à sa disposition le plus grand et le
plus beau jardin de tous les environs, et une maîtresse venait lui donner ses
cours quotidiennement comme dans toute école normale. Il avait d’ailleurs un
niveau scolaire satisfaisant ce qui rassurait ses parents sur le mode
d’éducation de leur enfant.
Il était interdit de crier ou de hausser la voix, même pour pleurer il
devait le faire en silence, car il ne devait pas abîmer sa voix et obliger sa
mère à en faire de même. Il rêvait souvent qu’il serait seul, tout seul, rien
que pour quelques secondes afin de pouvoir hurler le temps d’un souffle au monde
entier tout ce que son petit cœur ne pouvait comprendre.
Il était interdit bien sûr de sortir dans ce jardin en hiver, car il faisait
trop froid et le risque d’attraper une maladie était bien trop élevé. Alors
lorsque la neige commençait à tomber, mais qu’il ne pouvait s’allonger à terre
et ouvrir la bouche pour la laisser piquer de froid sa langue à son contact, il
ouvrait la fenêtre par à coups de quelques secondes afin de sortir sa tête et
tirait sur son cou le plus possible afin d’essayer d’en gober un ou deux
flocons avant de se rétracter rapidement. En effet, il devait être prudent : si
ses parents savaient qu’il avait désobéi, il perdrait leur confiance et
craignait de se retrouver à jamais seul et privé d’amour.
Lorsqu’on l’appelait pour manger, c’était toutefois le seul moment de la journée
où il pouvait se sentir contrôler sa vie. Ayant mis au point une stratégie
infaillible basée sur les interdictions parentales, Martin avait réussi à
retourner la situation à son avantage le temps d’un repas familial. Il lui
était permis de ne pas avoir envie de betteraves aujourd’hui. Il prendrait une
bouchée et soudainement son ventre gargouillerait ce qui automatiquement
l’inquiéterait et donc ses parents aussi.
Il lui était permis de demander que tout le menu soit changé pour lui, afin
de satisfaire son estomac fragile et versatile. Il lui était même permis de
demander que la maîtresse de maison soit changée car elle ne savait pas faire à
manger, et cela marchait…
Par Sophie, Jeudi 28 Decembre 2006 à 22:39 GMT+2 dans Atelier 3 (article, RSS)





