Extrait de Black Boy
« Salut…(timidement)
T’as déjà mangé ? (S’efforçant avec gêne de lier conversation.)
Oui, vieux. Et comment que je m’ai tapé la tête ! (Détaché.)
Moi j’ai mangé des choux et des patates. (En confidence.)
Moi, du petit lait et des fayots. (Humblement, à titre de renseignements.)
Oh ! bon Dieu, j’ reste pas près de toi, mon salaud ! (Péremptoire.)
Pourquoi donc ? (Naïveté feinte.)
Parce que tu vas nous empester dans deux minutes ! » (Accusation proférée dans un hurlement.)
Un gros rire parcourt l’assistance.
« Cochon de Nègre, t’as une bouche d’égout en place de cervelle. (Plaisamment moralisateur.)
Bouche d’égout, rien du tout, oui ! J’ te dis que tu vas lâcher une perle, mon salaud ! (Annonce triomphale qui tient l’auditoire en haleine.)
Ouais, mon vieux, quand les musiciens vont vouloir faire circuler le petit lait, le petit lait voudra rien savoir, alors ça va faire de la bagarre dans tes boyaux et ton ventre va enfler tellement qu’il finira par faire explosion ! » (Bouquet.)
Rires bruyants et prolongés de la foule.
« Mon vieux, les blancs devraient bien t’attraper et t’enfermer au Zoo jusqu’à la prochaine guerre ! (Aiguillant le sujet vers un champ plus vaste.)
Et quand la guerre commencerait, ils n’auraient qu’à te gaver de petit lait et de fayots et te laisser péter tant que tu voudrais ! (Le sujet est accepté et élargi.)
Tu gagnerais la guerre avec un nouveau genre de gaz asphyxiant. » (Conclusion triomphale.)
Bruyante hilarité qui s’éteint graduellement.
« C’est p’t-êt’ intéressant à avoir, du gaz asphyxiant. » (La question des Blancs se trouve indirectement projetée dans l’orbite de la conversation.)
« Ouais, si jamais y a une émeute raciale par ici, j’ m’en vais tuer tous les Blancs avec mon gaz. » (Fierté amère.)
Gaieté générale. Puis silence ; chacun attendant que le voisin apporte sa contribution au tournoi.
« Ca, on peut dire qu’ils ont la trouille de nous, les Blancs. ( Exposé réfléchi d’un vieux problème.)
Ouais, ils vous envoient à la guerre foutre une tripotée aux Allemands, vous montrent comment il faut se battre et quand on revient ils veulent vous zigouiller, tellement ils ont peur de vous. (Mi-vantard, mi-plaintif.)
Maman m’ disait que c’te vieille bonne blanche chez qui elle travaille parlait de la gifler, alors Man lui a dit : « Mâme Green, si vous me giflez, moi j’ vous tuerai et j’ suis prête à aller en enfer après. » (Extension, développement, fanfaronnade sacrificatoire.)
Merde alors ! Moi si elle m’avait dit ça, je lui aurais réglé son compte tout de suite. » (Affirmation suprême, dans un grognement rageur, de la conscience raciale.)
Silence.
« Pour sûr qu’ils sont vaches, les Blancs. (Avec amertume.)
C’est pour ça que tant de gens de couleur quittent le Sud. (A titre de renseignement.)
Et tu peux être sûr que ça leur plaît pas, qu’on s’en aille. (Reconnaissance implicite de la valeur professionnelle et raciale et sentiment de fierté qui en découle.)
« Ouais. Ils veulent te garder ici et te faire crever au boulot.
Le premier enfant de putain de Blanc qui vient m’emmerder va récolter un trou dans la tête ! (Rebellion naïve.)
Ca ne t’avancera à rien. Ils t’attraperont, qu’est-ce que tu crois ! (Rejet de la rébellion naïve.)
Ah ! Ah ! Ah ! C’est vrai, sacré bon Dieu, qu’ils vous attrapent à chaque coup, maintenant. (Appréciation de la vigilante agissante des Blancs.)
Ouais, les Blancs restent assis toute la journée sur leurs deux fesses enfarinées, mais suffit qu’un Nègre fasse quéqu’ chose pour qu’y lancent à ses trousses tous les limiers de la terre. (Fierté amère en réalisant ce qu’il en coûte de s’insurger contre eux.)
Oh ! dis donc, vous croyez qu’ils changeront un jour, ces Blancs ? (Question où perce un timide espoir.)
[...]Par Claire, Mardi 19 Decembre 2006 à 16:45 GMT+2 dans Atelier 4 (article, RSS)





