Atelier 2 - Claire

Quand Claire ne respecte pas vraiment la consigne, elle écrit sur le petit déjeuner....

Au petit déjeuner, mon père prenait du café bien noir et du pain bien cuit. Il était toujours le premier levé. Derrière lui : un sillage d’odeur de café et d’after-shave mêlés aux petites heures de l’aurore.

 

Au petit déjeuner, ma mère, cheveux en bataille, prend toujours du Banania, comme mon grand-père, son père, depuis toujours. Elle l’accompagne désormais non plus de tartines beurrées mais simplement confiturées. Elle ne peut s’empêcher de faire de grands glups en le buvant.

 

Au petit déjeuner, mon frère dresse vite la table, prend du café avec du lait qu’il fait chauffer, un jus d’orange et quelques biscottes aussitôt avalées.

 

Au petit déjeuner, ma belle-sœur cuit des saucisses, un œuf et réchauffe le riz de la veille préparé au rice-cooker. Elle boit de la chicorée avec le lait chaud de mon frère.

 

Au petit déjeuner, ma sœur ne boit rien mais mange sa ration de céréales au chocolat noir, dans un temps record compris entre la douche et l’enfilage de son tailleur de femme active mais peu préparée à cette vie de labeur. Temps de son lit à sa sortie : 20 minutes.

 

Au petit déjeuner, le copain de ma sœur préfère rester sous la couette, à l’exception de ces fois où il doit conduire ma sœur à son travail en moto à 6 heures du mat’, il ira alors le prendre chez ses parents.

 

Au petit déjeuner, ma grand-mère mange, si elle en a le courage, un pain blanc tranché de piètre qualité et du beurre mou. Je ne sais pas si elle se prend une boisson chaude, depuis que mon grand-père n’est plus là pour prendre soin de lui préparer.

 

Au petit déjeuner, mon autre grand-mère attend qu’on lui emmène le thé qu’elle a commandé et regarde du coin de l’œil mon grand-père, distrait, qui vient encore de perdre la moitié de sa tartine dans son chocolat chaud. Elle parle peu aux autres résidents de sa nouvelle maison de retraite non pas en raison d’une mauvaise nuit ou d’un pénible réveil mais plus hantée par cette appréhension : réussira-t-elle à digérer son petit déj’ ce matin ?

 

Au petit déjeuner du dimanche, on mangeait des croissants, que Papa nous avait ramenés, parce que toujours premier levé, qu’on trempait dans de la Danette, en regardant la télé.

 

Au petit déjeuner, buffet à volonté dans les hôtels d’escale de vacances, on s’en remplissait plein les poches de gourmandises. Autant de pains au chocolat que nous ne finirions jamais…

 

Au petit déjeuner, à peine sortis du lit, on se dirigeait au Délice, histoire de se croire en Suisse. Les douceurs servies, trop sucrées, et le café crème, bien sûr, amortissaient notre atterrissage dans la réalité. Ou bien encore, on se posait face à la mer dans un café populaire dans une zone à l’architecture incertaine ; moi d’humeur philosophique, mitigée entre la beauté du monde et la négligence des hommes.

 

Au petit déjeuner, j’aimerais pouvoir hésiter entre le lait chaud, qui prolonge l’enfance, et le café velours des grands. J’ai une amie qui trouve par contre effrayants la blancheur crue du lait et l’obscurité si peuplée des nuits d’enfance et préfère la crudité du monde adulte, ses rêves rangés et la sensualité robuste du café.

Alors, compromis pour le petit déjeuner : le café au lait?

Vos commentaires

1 Le Lundi 18 Decembre 2006 à 14:03 GMT+2, par Sophie

Très bon texte, je n'ai rien à redire. La consigne a été respectée je trouve. Juste une remarque: peut-être serait-ce mieux de garder les paragraphes écrits au présent ensemble, suivi de ceux au passé. Je bougerais donc celui relatif à ton père juste avant le paragraphe sur le petit déjeuner du dimanche.

2 Le Mardi 19 Decembre 2006 à 00:02 GMT+2, par brigitte

"Mon autre grand-mère attend qu'on lui emmène" je suppose que tu veux dire "qu'on lui amène"?

Il s'agit d'un détail. En ce qui concerne l'ensemble, je trouve l'idée originale. Effectivement ça rentre tout à fait dans les possibilités qu'offrait cette consigne mais le choix est très personnel, c'est le but et c'est tant mieux.

Je voudrais revenir sur un point que je voulais déjà aborder lorsque Claire a commenté le texte de Sophie sur les cadeaux à la mère. Tu disais Claire que tu aimerais bien d'autres histoires de ce type. En fait si dans cet atelier on se sent à l'aise (peut-être parfaitement à l'aise) pour parler de choses très personnelles, c'est l'idéal. Mais pour ne pas embarrasser les autres, il est bon de toujours préserver une interrogation quand à la vérité de ce que l'on écrit. Si l'écrivant veut dire que son histoire est vraie il est tout à fait libre de le faire. Mais s'il n'a pas envie de le dire, la question ne doit pas lui être posée et le doute doit subsister. La frontière entre ce qui est vrai et ce qui est inventé est souvent très mince. Et la frontière entre ce qui paraît vrai et ce qui paraît inventé est encore plus mince. Par exemple Claire au lieu de dire "mon autre grand-mère" qui montre que tu es vraiment en train d'énumérer les petits-déjeuners de chacun des tiens, tu pourrais dire grand-mère Alice (est-ce un personnage fictif ou non?), mon grand-père Jules quant à lui.....Peut-être par des petites retouches rendre ton texte moins intime : au lieu de mettre "le lait de mon frère" écrire peut-être "le lait que son mari a ......."
Par contre les derniers petits-déjeuners sont plus offerts au lecteur avec "on" ou l'élypse du verbe "buffet à volonté".
J'espère que je me suis faite comprendre sans vous choquer. Il ne faut pas trop se mettre à nu du moins trop vite. A moins bien sûr que vous décidiez tout de go de partir dans la biographie affichée et revendiquée.
Brigitte le 18 décembre 2006.

3 Le Mercredi 20 Decembre 2006 à 12:50 GMT+2, par Claire

Mmmh, mmh, intéressant ce que tu dis là, Brigitte. Je crois comprendre ce que tu veux dire. Ce sont des choses qu'on n'a pas vraiment conscience lorsqu'on commence, je pense. C'est comme pour la cuisine, tout est question de dosage, je suppose! Merci en tout cas pour cette remarque, ça m'éclaire bien (oui, moi, Claire, en tant que participante de l'atelier!)

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