texte libre - Claire
Le corps, le cœur, la tête et…moi
Longtemps, la tête n’en fit qu’à sa tête. Elle domptait le cœur et le corps. D’abord, elle s’était imposée avec violence et s’était retrouvée tête à l’envers. Le cœur et le corps menaçaient de n’en faire qu’une bouchée si elle ne revenait pas à la raison. Elle était donc revenue à des proportions gardées, elle jugulait son pouvoir mais… restait reine.
Le corps s’était accommodé tant bien que mal, se ménageant un espace au sein de cette prison dorée que la tête lui avait créée : il disposait de temps libre, d’activités régulières, d’un régime sain, parfois gentiment transgressé (il faut savoir donner de la brioche à la main d’œuvre). De quoi aurait-il eu à se plaindre ? Un prisonnier peut oublier sa condition si son geôlier en prend soin. Il perd peu à peu de vue le champ des possibles.
Quant au cœur, il avait pris l’habitude de battre à cette cadence régulière et paisible. Chacun avait sa place, avec la tête en chef, bien entendu. En parfaite tyran, elle savait feindre l’écoute de ses sujets mais n’en tenait nullement rigueur. Elle avait de toute façon toujours raison, alors à quoi bon ?
Le corps et le cœur étaient donc parfaitement soumis à la tête. Oh, ils s’étaient parfois risqué à quelques manifestations ponctuelles mais elles furent aussitôt dissipées. Jusqu’au jour où…
La tête commença à bailler. Pas d’emballement du cœur ni de revendications violentes du corps, non aucune rébellion de ses fidèles sujets. Rien. Elle s’ennuyait sur le trône de son empire qu’elle avait si subtilement construit et si ingénieusement gouverné.
Elle savait vain un renforcement de pouvoir, le souvenir douloureux et pédagogique de ces débuts difficiles l’en protégeait. Elle convoqua alors ses sujets pour solliciter leur appui.
Le cœur lui répondit qu’il était satisfait de son rythme de métronome moderato et ne voulait pour aucun prix changer d’allure. Pâte molle, va ! Pire, elle pressentit sa tendance syndicaliste. Lui proposer un autre rythme, c’était aller à l’avant de grèves, de défilés acharnés et de guerres que le cœur serait prêt à lui déclarer, tel un jeune lycéen immature en bataille contre le dernier plan gouvernemental. Ok, ce n’est pas de ce côté qu’elle pouvait se trouver un allié.
Restait alors le corps. C’est sûr, ce corps dynamique et plein d’élans saurait rattraper la balle. Il aimait tellement se dépenser. Seulement dans les cases qu’elle lui avait accordées avec restriction, il est vrai.... Ne se réjouirait-il donc pas d’une ouverture des frontières ? Quelle ne fut sa surprise…Le corps lui répondit qu’il n’en avait rien à faire de l’ouverture de ces frontières, son territoire lui suffisait et il n’était pas question de risquer l’aventure pour des zones barbares. Bref, elle pouvait garder pour elle sa monnaie de singe.
La tête était sur le cul. C’était donc devenu ça, ce qu’étaient
devenus ses fidèles sujets qu’elle avait eu tant de mal à dompter, de parfaits apathiques !
Comment faire alors pour changer ? La tête était bien seule. Ok, il était
temps pour elle de retrousser ses manches. Le corps et le cœur n’étaient pas de
mauvais bougres mais ils avaient trop pris le pli des assistés, incapables
d’autonomie et de réactivité…Oui, elle savait que son jugement était sévère
mais on ne transforme pas du jour au lendemain un habile tyran en un
intelligent diplomate. La tête se dit alors zut, il faut que je me fasse tête. Et
elle s’ouvrit en deux pour se trifouiller, s’examiner …pour trouver ce qui
l’empêchait d’écouter les autres, la bloquait et finalement me rendait
malheureuse tout entière…
Par Claire, Lundi 18 Decembre 2006 à 13:01 GMT+2 dans Atelier libre (article, RSS)





