Textes pour atelier 1 - Claire
Mon cœur comme un oiseau voltigeait tout joyeux. Il triomphait de ma tête et imposait son envol avec candeur.
« Vois-tu, tu m’as trop dominé, la tête. Franchement, toutes tes élucubrations sont sans queue ni tête. Après tout, que sais-tu ? Tu imposes ton savoir princier, tu régentes mais voilà je t’ai joué un tour et aujourd’hui tu t’affaisses. Ah, ah, tu as beau dire, c’est moi qui fais ! »
Je le reconnaissais bien là, mon cœur, dans ces fanfaronnades printanières. J’aurais voulu lui dire de se méfier, de se protéger. La tête pouvait avoir vite fait de le plaquer de nouveau au sol. Mais comment rattraper un cœur qui papillonne ?
Et pourquoi s’échappait-il ainsi? Oh, sûrement pour rien, l’équivalent d’un ver de terre : un sourire, un regard ou mieux encore un échange de numéro de téléphone avec quelqu’un qui sûrement me plaisait…Un code magique qui m’ouvrait une porte jusqu’alors insoupçonnée. L’espace était plus grand, l’air plus léger.
La tête ne me retenait plus au sol. Boudait-elle au bout du compte ? Non, peut-être pas…Elle devait s’empresser d’analyser cette nouvelle donnée : l’introduction de ces dix chiffres dans mon répertoire téléphonique. Elle effectuait en sous-terrain son travail de limace consciencieuse et prudente.
Notez-bien ce que je dis: mon cœur voltigeait. Il ne montait pas dans les airs tel un ballon gonflé à l’hélium qui aura bientôt vite fait d’exploser ou de se perdre. Il ne sautait pas en parachute, le temps de saisir l’espace d’un instant le frisson de la chute libre et de sa montée d’adrénaline, mais aussi l’inexorable chute. Il ne volait pas non plus comme un avion, trop volontaire et pollueur dans sa domination des cieux. Non, mon cœur était comme un oiseau, il était dans son élément, il pouvait enchaîner les loopings à sa guise, juste parce que le vent lui permettait. Peut-être même osait-il roucouler…
Soudain, une flèche, un trait d’esprit, la tête contre-attaquait…
« -Et s’il ne m’appelait jamais ? Est-ce à moi de l’appeler ? Ou à lui ? Mais que faire désormais ? »
Le vent ne me portait plus, je battais des ailes avec difficulté. Le cœur était touché, pas encore coulé, mais de nouveau retenu en muselière par la tête.
Les échappées du cœur ne durent jamais bien longtemps, apprenons-nous toujours à nos dépens…
L’été chantait sur son roc préféré et semblait bien décider à ne pas s’évader cette fois. Oui, c’est promis, déclarait-il, cette fois, je resterai. Les feuilles ne tomberont pas, les arbres ne se pareront plus des couleurs chatoyantes et cramoisies, les jours gagneront toujours la bataille contre la nuit tombante, l’on ne sentira plus l’odeur des marrons chauds dans la rue.
Et l’on ne se précipitera plus dans le métro à peine sorti du boulot, parce qu’il fait trop froid dehors. On ne sortira plus les échappes et pulls du placard. On ne marchera plus les épaules rentrés, serrés l’un contre l’autre. C’est dommage, je ne verrai plus la buée blanche quand tu me parleras dehors et peut-être aurais-je moins l’envie de te donner la main pour que tu me la réchauffe entre tes gants.
Le matin, alors, on sautera du lit, toujours, parce que le soleil radieux nous appelle. Fini cette envie d’hiberner, au chaud, sous la couette en humant l’odeur du chocolat que tu me prépares ? Fini aussi le double effet vivifiant à la fois de l’eau froide de la douche avec l’air glacé et pâle du matin. Tu ne me réchaufferas plus au creux du dos, inventant par là une source de chaleur entre tes deux mains jointes…
Alors, peut-être bien sûr, nous n’aimerons plus autant l’été. Le mot se videra peu à peu de son contenu, sa persévérance et son entêtement à rester auront pour effet de l’annuler. Il ne sera plus conjugué qu’au passé : l’été a été mais n’est plus désormais puisqu’il s’est définitivement installé. D’autres mots perdront aussi leur contenu : ceux des saisons comme l’automne, l’hiver, le printemps. Ceux des sensations du froid et du réchauffement deviendront un peu galvaudés. On ne dira plus que des choses comme « Ah, incroyable, cette sensation de fraîcheur lorsque j’ai ouvert le frigidaire tout à l’heure… »
Certaines régions auront aussi disparu. On parlera d’elles
avec une nostalgie certaine, c’était quand même chouette
Où irons-nous alors, pour retrouver ce que nous aurons perdu, le manque de l’été ?
Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ta raison. Mange avec modération. Aime avec pondération et justement. Travaille et exerce ton esprit. Fais ta gym du matin et ta relaxation du soir. Protège-toi des quand-dira-t-on. Appelle régulièrement ta mère. Ne te prends pas la tête. Ne mange ni trop salé ni trop chaud. Ne fume pas. Ne bois pas. Fais du sport. Ne fais pas du mal que tu ne saurais assumer. N’oublie pas les tiens. Vis pleinement…
Parfois j’aurais envie de tuer définitivement l’impératif et de m’enfuir dans une langue barbare où il n’existera pas.
Il me semble parfois que mon sang coule à flot, parfois il coagule, parfois il s’écoule liquide, aérien. Je l’image ainsi ce sang à l’intérieur de moi, capable de soubresauts et de naufrages sur une mer étrangement huileuse, tandis que je suis là, face à vous et que je vous souris. Vous vous plaisez à cette image de jeune fille calme, tempérée, et vous apprêtez déjà à hisser le drapeau vert. Qu’en savez-vous ? Peut-être me lisez vous aussi mal que l’océan ? Ne voyez –vous pas les signes avant-coureurs et les tressaillements annonciateurs ? Un regard qui s’assombrit, des lèvres qui se tendent…Connait-on les tempêtes qui s’affolent et se déchaînent dans le cœur de notre voisin ?
Le sang, épais ou liquide, parfois se solidifie jusqu’à devenir caillou ; Et alors, c’est comme si on vous flinguait de l’intérieur, une balle immiscée en vous. Et paf, ça explose et ça vous pète la cervelle. Vous ne parlez plus, le cœur n’obéit plus, vous avez été victime d’un attentat suicide des entrailles.
Et la saignée ? cette souffrance sensée soigner, image même du pharmakon, entre le bien et le mal et l’on ne sait pas vraiment de quel côté est la frontière. Simplement dans les films, extase équivalente qui ressemble à la piqûre de l’héroïnomane. A priori rien d’attirant de l’extérieur mais enivrant de leur côté.
Par Claire, Lundi 18 Decembre 2006 à 12:48 GMT+2 dans Atelier 1 (article, RSS)





